Retro se souvient d’avoir vu une fresque quelque part en banlieue, au milieu des années 80, sans être capable de la décrire précisément. Ses yeux de préado en ont pourtant gardé une émotion profonde, dans laquelle il continue de puiser sa motivation.

Après la première vague du graffiti, se prépare à Paris le raz-de-marée des années 90. Les tags et les graffs martèlent la capitale. Retro en est. À cette époque il pose comme signature « Toons », en référence aux cartoons qui inspirent ses personnages rondouillards et expressifs. Sa génération est celle de l’ « excellence » : lettrages calibrés, traits réguliers, remplissages homogènes. Depuis la première génération, les rues parisiennes sont constellées de graffs argentés. Toons voit à son tour la vie en chrome, avec ses complices Form et Weiss, du groupe KCA. Ses lettres s’imbriquent solidement avec une complexité maîtrisée des formes, du mouvement et du volume.

Montreuil. Au versant de ce mur donnant sur la rue, Toons et quelques autres s’affairent à quelques heures de la fête qui se prépare. Bientôt les rimes des Lunatic, le sound de Lord Zeljko, les beats des Heretik empliront l’intérieur de cette ancienne usine squattée. Toons remplit un lettrage aux effets volumiques, aux accroissements fins et multiples, contorsionnés dans une composition symétrique. Une sorte de scorpion multicolore à carapace mi- mécanique, mi- organique. Toons quitte les lieux avant la fête – très peu pour lui les mouvements de foule – en ayant néanmoins pris le temps de parsemer la salle de concert de personnages peints sur des planches de récupération et découpés à la scie sauteuse.

Futur antérieur

Monsieur X est un employé heureux. Partout on célèbre l’an 2000, premier pas symbolique dans le nouveau millénaire, censé propulser soudainement l’humanité à l’heure des voitures volantes et des vacances sur une autre planète. Bref, le futur était enfin arrivé. Et pour Monsieur X, le futur a commencé par un contrat d’embauche dans une grosse agence de communication WEB. Appliqué et travailleur, Monsieur X enchaine les commandes des clients à vitesse grand V, lui qui, au XXe siècle, consacrait le plus clair de son temps au graffiti, à arpenter la ville de nuit, bien loin de la routine qu’il connait à présent.

Quand Monsieur X pense au temps qui lui file entre les doigts, lui viennent quelques bouffées nostalgiques. Il a bien essayé de découper des lettres en volume dans des morceaux de bois, un peu comme il le faisait, autrefois, avec des personnages. Mais il éprouve maintenant l’amère impression de se retrouver dans la peau d’un cheminot que l’on aurait suspendu de ses fonctions et contraint à jouer au petit train. Dans son atelier, l’air et l’espace lui manquent. Alors Monsieur X sort repeindre un mur après 15 ans d’abstinence. Déclic. Son expérience de graphiste, de graffeur et d’artiste ne font qu’un. Toons revient, Retro naît.

Mythologies urbaines

Il y a la ville du « haut » et celle du « bas ». Le monde réel et celui que l’on ne voit pas, là, enfoui sous nos pieds, construit en strates. C’est d’ailleurs une idée aussi vieille que la ville elle-même. Italiens et Anglo-saxons nous le rappellent : « strada », « street » (rue) ont la même racine latine que « strate ». « Street art » ou l’art du dessous, d’en bas, des profondeurs cachées.

Retro observe attentivement chaque marque d’usure de la ville ; il a appris que les égratignures d’un mur, les lézardes d’un trottoir s’ouvraient vers la ville du bas. Il y plonge. Les strates qu’il traverse marquent différentes époques du passé, ce qui lui donne l’impression de remonter le temps. Il ramène dans la ville du haut tout un matériel plastique, tout un vocabulaire graphique « rétro ». Des typographies d’abord, inspirées par les enseignes et les affiches, si nombreuses en ville ; rappelons-le, les lettres sont les plus anciennes muses de l’artiste. Des morceaux de portes en bois aussi, dont les veines transparaissent sous les couleurs patinées.

Retro se souvient d’avoir assisté, une nuit où il se promenait dans la ville du bas, à l’avènement de l’électricité. Partout on tirait des câbles électriques, partout la ville s’éclairait. Le courant alternatif, que Nikola Tesla venait d’inventer, était en train de révéler un nouveau visage de la cité. Sur les avenues, les enseignes lumineuses des magasins et des cinémas scintillaient. Les passantes, au visage diaphane souligné d’un rouge à lèvres vif, révélaient une sensualité assumée. Le satin des chapeaux hauts de forme rutilait presque autant que les carrosseries des voitures.

Les objets que Retro rapporte à la surface sont comme ses souvenirs : datés et anachroniques à la fois. La plupart se sont usés et réduits en morceaux, à force de traverser les années. Rétro les superpose pour les élever vers le ciel, dans un mouvement opposé à celui des strates. Et dans l’ombre de ses amoncellements, il met à l’abri ses secrets sur la vie d’en bas.

Bernard Fontaine

 


 

Se jouant d’époques et de matières. De codes visibles ou d’effets imperceptibles. Usant aussi bien du crayon que de la scie. D’un geste franc ou d’une ligne. Retro pose, dispose et oppose chacun de ses éléments.

Sur ses papiers c’est en une diagonale franche qu’il sépare son « monde d’en haut » de son « monde d’en bas ». Aux perspectives chamboulées de ses cités fouillis répondent une géométrie apaisante et quelques codes choisis. En traits, en lignes, de ronds à carrés, d’éléments figuratifs à objets futuristes, il nous immerge dans sa fantaisie. Précis, fournis et détaillés, ses dessins sont à l’opposé de ses œuvres mécaniques. De bois récupérés aux couleurs ternies, il juxtapose ses surfaces planes à une savante typographie et nous berce de nostalgie.

Qu’il tranche ou qu’il trace. De ronds ou de carrés. De lignes en déliés. D’architectures en mondes incarnés. De lettres en chiffres, de couleurs au crayonné. De graffitisme à Futurisme. Alliant du plus épuré au plus sophistiqué,  comme sortie des mains d’un maitre artisan ou de la plus prestigieuse Académie, l’œuvre de Retro se nourrit d’anachronismes. Nous jetant hors du temps, faisant de nous les sujets d’un équilibre précaire, les acteurs d’un monde imaginaire, il rompt nos repères. En cherchant à nous déstabiliser, il ne fait pourtant que nous questionner : « et si tout venait d’ailleurs ? ».

Valériane Mondot